Préface pour ” ACTIVE ART “

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Depuis une dizaine d’années, Annick Roulet travaille exclusivement à partir d’une petite photo qui illustrait un tableau retrouvé dans une poubelle. A l’origine, cette image d’une fillette à la mine extrèmement sérieuse était en fait une photo d’une des trois soeurs Liddell, Alice, qui avait posé en jeune mendiante pour Lewis Carroll en 1858, image qui servira longtemps à l’écrivain de « support » pour ses fameux contes ; « Alice au pays des merveilles » et « A travers le miroir »…
Outre la fascination éprouvée devant l’insondabilité –mais aussi l’ambiguité !- d’un tel visage, c’est probablement la « distance » donnée par Lewis Carroll à Alice entre son monde du réel et son monde imaginaire qui, depuis, a toujours fasciné notre Artiste. En effet, tout comme cette enfant qui, imperturbable, observait les singularités du monde de ses rêves, Annick Roulet, elle, observe tout aussi imperturbablement et avec la même distanciation onirique, sans jugement ni critique, les singularités du monde réel qui nous entoure aujourd’hui.

Ainsi, se servant du portait de la petite mendiante comme d’un « miroir » reflétant plus particulièrement les « merveilles » de notre conditionnement artistique, Roulet pourra-t-elle se livrer ( se dé-livrer ?) à la création de multiples variations sur la forme et le contenu des images archétypales de ce conditionnement. Par exemple, un « Clin d’œil à Vinci » apporte, dans son essentialisation de « la figure » Joconde-Alice, une adéquation inattendue de cette « forme » avec, non plus le « fonds » habituel de paysage idéalisé, mais avec un simple sac « Burberry » dont les lignes décoratives semblent alors composées géométriquement tel… un Mondrian ! D’autres essentialisations de ce visage, avec des couleurs vives et contrastées, des oppositions , des accumulations, etc., renvoient ainsi d’évidence à la « mythologie Pop » des « Marylin » de Warhol. Ailleurs, le visage d’Alice se transmue en morceaux bicolores noir et rouge, typiques d’une des manières de Dubuffet, et, s’ils sont encore plus essentialisés par un formalisme genre « Minimaliste », ces rouges et noirs transforment maintenant Alice en véritable coccinelle !.

De fait, Roulet, tout comme Carroll, ne manque pas d’humour ; ainsi de cette Alice retenue derrière des barreaux, alors qu’il ne s’agit en fait (toujours l’illusion du regard…) que d’une partie de cage à oiseaux positionnée devant l’image, mais avec un portillon que l’on peut heureusement ouvrir ! Et cela « ouvre » aussi à un découpage de l’espace iconique renvoyant au « double jeu » (« je »…) des codes… Celui des codes-barres numérisés découpant les identités, comme celle d’Alice bien sûr (« Code barre »), mais aussi celle de l’artiste, tout comme celles de nous autres, les «Regardeurs » (dixit Duchamp). S’énoncent ainsi tous les codes convenus renvoyant à l’Histoire et à la « cuisine » de notre Modernité artistique, dans laquelle, pourtant, notre artiste entend bien choisir ses filiations (plus ou moins… ) admiratives … Ceux, par exemples, des verticales «inhérentes » à Daniel Buren (« Lolita ») ou des horizontales «inhérentes » à Michel Parmentier ( « Ménine ») … !!! Parfois le « clin d’œil » se fait sur plusieurs niveaux ; ainsi de celui à Martial Raysse, puisqu’il avait lui-même repris une « Odalisque » de Ingres pour en faire l’icône du « Nouveau Réalisme » que l’on connaît, et qui, ici, est retravaillée, détournée à nouveau par notre artiste, qui est certes peintre, mais aussi photographe et assemblagiste…

Ainsi, Annick Roulet nous montre des œuvres (notons que, contrairement à Alice qui changeait incessamment de taille, ici, toutes les œuvres ont un format identique ! ) puissamment travaillées dans leur facture « neo-Pop », qui, comme les fables de Carroll, nous aident à traverser les « miroirs » de la réalité. Ceux-là même qui nous renvoient peut-être de fallacieuses images, mais qui nous montrent aussi que l’Art d’aujourd’hui puise toujours sa vitalité dans les « merveilles » ou les « curiosités » de l’Histoire du passé.

Francis PARENT
Critique d’Art (membre de l’A.I.C.A.)
Paris 18/07/07